À quelques jours du tirage au sort de la Coupe du monde 2026 prévu le 5 décembre à Washington, l’Uruguay traverse une crise sans précédent. Entre la défaite humiliante face aux États-Unis (1-5), les tensions grandissantes avec Marcelo Bielsa et un vestiaire en pleine ébullition, la Celeste arrive à ce rendez-vous capital dans un climat délétère. Retour sur une qualification acquise dans la douleur et sur les enjeux du tirage pour une sélection qui cherche désespérément à retrouver sa grandeur passée.
Une qualification obtenue… mais à quel prix ?
Quatrième des éliminatoires sud-américaines, l’Uruguay a validé son billet pour l’Amérique du Nord sans trop trembler sur le papier. Une large victoire face au Pérou à domicile (3-0) a scellé l’affaire devant les 60 000 spectateurs du mythique stade Centenario de Montevideo. Rodrigo Aguirre ouvrait le score d’une tête rageuse à la 14e minute, permettant à la Celeste de rejoindre officiellement le bal des 48 nations qui s’affronteront aux États-Unis, au Canada et au Mexique.
Mais derrière cette qualification en apparence confortable se cache une tout autre réalité. Les récentes prestations uruguayennes ont semé le doute. Un match nul décevant contre le Mexique (0-0), suivi d’une correction mémorable infligée par les États-Unis (5-1) au Raymond James Stadium de Tampa, ont fait l’effet d’une bombe dans le petit pays de trois millions d’habitants. La presse locale n’a pas mâché ses mots. « Soirée catastrophique », titrait El País, tandis que Montevideo Portal parlait carrément de « désastre ».
Cette gifle américaine a révélé au grand jour les failles d’une équipe qui peine à créer des occasions et qui semble avoir perdu cette rage caractéristique qui a fait la légende de la Celeste. Privée de Federico Valverde et de Darwin Núñez lors de cette rencontre, l’Uruguay a encaissé quatre buts dès la première période, offrant un spectacle indigne de son rang.
Le tirage au sort du 5 décembre : entre espoir et appréhension
Dans moins d’une semaine, le 5 décembre à 18h (heure française), le monde du football aura les yeux rivés sur le Kennedy Center de Washington. L’Uruguay y découvrira ses trois premiers adversaires de la phase de groupes lors d’un tirage qui s’annonce historique : pour la première fois, 48 équipes participeront à une Coupe du monde.
Classée 16e au classement FIFA, la Celeste occupera le chapeau 2, aux côtés de la Croatie, du Maroc, de la Colombie ou encore du Japon. Une position qui garantit d’affronter l’un des poids lourds du chapeau 1 : l’Espagne, l’Argentine (tenante du titre), la France, l’Angleterre, le Brésil, le Portugal, les Pays-Bas, la Belgique ou l’Allemagne. Sans oublier les trois pays hôtes – Canada, Mexique et États-Unis – qui bénéficient automatiquement du statut de tête de série.
Heureusement pour les hommes de Marcelo Bielsa, les règles du tirage interdisent de croiser d’autres sélections sud-américaines en phase de poules. L’Argentine et le Brésil, comme les autres qualifiés de la CONMEBOL, ne pourront donc pas figurer dans le même groupe que l’Uruguay. Un soulagement relatif face à l’ampleur du défi.
L’objectif minimum pour une nation double championne du monde ? Se qualifier pour les huitièmes de finale. Avec un format élargi à 48 équipes, les deux premiers de chaque groupe ainsi que les huit meilleurs troisièmes accéderont à la phase à élimination directe. Mais pour un pays qui arbore fièrement quatre étoiles sur son maillot (deux titres mondiaux en 1930 et 1950, plus deux médailles d’or olympiques en 1924 et 1928), l’ambition doit être ailleurs.
Le casse-tête Bielsa : génie tactique ou tyran en perdition ?
Recruté en 2023 pour insuffler un nouvel élan à la Celeste, Marcelo Bielsa vit aujourd’hui ses heures les plus sombres à la tête de la sélection uruguayenne. À 70 ans tout juste passés, celui que Pep Guardiola considère comme « la personne qu’il admire le plus dans le monde du football » se retrouve au cœur d’une polémique qui dépasse largement le cadre sportif.
El Loco – surnom qu’il porte depuis des décennies – a toujours eu la réputation d’être exigeant, parfois jusqu’à l’excès. Ses méthodes d’entraînement intensives, son obsession du pressing permanent et sa rigueur tactique ont fait des merveilles au Chili, à Marseille ou encore à Leeds. Mais en Uruguay, le charme ne prend plus. Ancien international aux 90 sélections, Egidio Arévalo Ríos n’a pas hésité à critiquer publiquement son approche : « Ils arrivaient avec plus de souffle physique, ils écrasaient les équipes adverses. Aujourd’hui, l’équipe peine à créer des occasions offensives », a-t-il déclaré sur les ondes de Carve Deportiva.
Plus grave encore, les relations humaines semblent s’être totalement détériorées. Les icônes Luis Suárez et Edinson Cavani, désormais retirés de la scène internationale, ont publiquement fustigé l’attitude distante du technicien argentin. Bielsa ne les a jamais contactés, se contentant de les convoquer ou non sans la moindre explication. Une gestion qui passe mal dans un pays où le respect des anciens fait partie de l’ADN footballistique.
Face à la tempête médiatique qui s’est abattue sur lui après la déroute américaine, Bielsa a organisé une conférence de presse nocturne au Museo del Fútbol. Un moment de vérité où il a assumé l’entière responsabilité : « Ce qui se passe est lié à ma gestion des joueurs, à ma façon d’aborder les matchs et au style que je propose ». Mais le sélectionneur argentin a aussi balayé les rumeurs d’un vestiaire en rupture avec lui et affirmé sa détermination : « J’ai la même force depuis le premier jour pour continuer jusqu’à la Coupe du Monde ».
La fédération uruguayenne, par la voix de son directeur des sélections nationales Jorge Giordano, a confirmé son soutien indéfectible à Bielsa, lié à l’AUF jusqu’en juillet 2026. Mais pour combien de temps encore ?
Valverde, l’homme providentiel du Real Madrid
Si l’Uruguay peut encore rêver d’un parcours honorable au Mondial 2026, c’est en grande partie grâce à Federico Valverde. À 27 ans, le milieu de terrain du Real Madrid incarne à lui seul la nouvelle génération de la Celeste. Surnommé autrefois Pajarito (le petit oiseau), il se fait désormais appeler El Halcón (le faucon), un changement de nom qui illustre parfaitement sa métamorphose.
Arrivé au Real Madrid en 2016 depuis Peñarol pour cinq millions d’euros, Valverde s’est imposé comme l’un des piliers du milieu madrilène. Double vainqueur de la Ligue des champions, triple champion d’Espagne, l’Uruguayen a prolongé son contrat jusqu’en 2029 et porte désormais le numéro 8, hérité de la légende Toni Kroos. Sa polyvalence exceptionnelle lui permet d’évoluer aussi bien en relayeur qu’en tant que latéral droit de dépannage, un rôle qu’il a occupé avec brio cette saison sous les ordres de Carlo Ancelotti.
Avec la Celeste, Valverde est le métronome, celui qui dicte le tempo. Son despliegue – ce déploiement physique incessant – sa frappe de balle surpuissante et sa lucidité tactique en font un joueur indispensable. Lors des éliminatoires, c’est lui qui a ouvert le score face au Brésil, rappelant aux géants sud-américains que l’Uruguay compte toujours. Pour ce qui sera son deuxième Mondial après Qatar 2022, Valverde devra porter l’équipe sur ses épaules.
Núñez et l’éternel paradoxe
Autre figure majeure de la sélection, Darwin Núñez incarne à la fois l’espoir et la frustration. L’attaquant d’Al-Hilal (après trois saisons tumultueuses à Liverpool pour 75 millions d’euros) possède des qualités physiques hors normes : vitesse explosive, puissance aérienne, capacité à décrocher. Mais son manque de réalisme devant le but exaspère autant qu’il fascine.
Les médias uruguayens l’ont maintes fois critiqué pour ses occasions manquées, lui qui affiche un ratio déconcertant de grandes occasions gâchées. Pourtant, Darwin reste un travailleur acharné, un attaquant généreux dans l’effort défensif et capable de moments de génie. Face au Pérou lors du match de qualification, il a bataillé pendant 90 minutes sans trouver le chemin des filets. Un résumé parfait de sa carrière internationale : beaucoup d’abnégation, parfois trop peu d’efficacité.
Reste que Bielsa compte sur lui pour apporter sa débauche d’énergie et sa capacité à fixer les défenses adverses. Dans un système en 4-3-3 qui privilégie les attaques sur les ailes et le pressing haut, Núñez a un rôle à jouer. À condition de retrouver de la confiance.
Un effectif entre jeunesse et expérience
Au-delà de Valverde et Núñez, l’Uruguay peut compter sur un vivier de talents évoluant dans les plus grands championnats européens. Manuel Ugarte (Manchester United) apporte son abattage au milieu de terrain, tandis que Rodrigo Bentancur (Tottenham) offre une alternative plus posée. En défense, Ronald Araújo (FC Barcelone) et José María Giménez forment une charnière centrale de haut niveau, même si les blessures les ont parfois éloignés des terrains.
Le gardien Sergio Rochet assure les cages, et sur les côtés, Nahitan Nández et Mathías Olivera apportent leur expérience. Dans le secteur offensif, Facundo Pellistri et Maximiliano Araújo complètent un dispositif qui, sur le papier, a de quoi rivaliser avec les meilleures sélections.
Parmi les jeunes à suivre, Kevin Amaro, ailier droit du Liverpool de Montevideo champion de l’Apertura uruguayen, a fait son apparition lors des dernières convocations. À 21 ans seulement, ce joueur véloce pourrait apporter un souffle nouveau.
Une histoire mondiale qui pèse lourd
Impossible de parler de l’Uruguay sans évoquer son palmarès exceptionnel. Avec 19 trophées internationaux, la Celeste est l’équipe nationale la plus titrée de l’histoire, devant l’Argentine et le Brésil. Un détail qui en dit long sur la culture du résultat dans ce petit pays coincé entre deux géants.
Champion du monde en 1930 à domicile, au terme d’une finale épique face à l’Argentine (4-2) devant 93 000 spectateurs dans le tout nouveau stade Centenario de Montevideo, l’Uruguay a marqué l’histoire dès la première édition. Vingt ans plus tard, la légende s’est poursuivie au Brésil avec le fameux « Maracanazo » : une victoire 2-1 arrachée au Maracanã de Rio devant 200 000 Brésiliens abasourdis. Ce jour-là, l’Uruguay a brisé le rêve d’une nation entière.
Depuis, la Celeste a atteint trois demi-finales (en 1954, 1970 et surtout en 2010, année du renouveau sous la houlette d’Oscar Tabárez). Mais l’échec de Qatar 2022, où l’Uruguay n’a pas dépassé le premier tour malgré une victoire face au Ghana, rappelle que la route vers les sommets est semée d’embûches.
Le format à 48 équipes : opportunité ou piège ?
Pour la première fois de son histoire, la Coupe du monde accueillera 48 équipes réparties en 12 groupes de quatre. Un changement de paradigme qui divise. Pour certains, ce format élargi offre plus de chances aux outsiders et dilue le niveau global de la compétition. Pour d’autres, il garantit que les grandes nations accéderont quasi automatiquement aux phases finales.
L’Uruguay, forte de son statut et de son histoire, devrait logiquement passer le cap de la phase de groupes. Mais avec le Mondial organisé sur trois pays (16 villes réparties entre les États-Unis, le Canada et le Mexique), les déplacements seront titanesques. La gestion physique deviendra un enjeu majeur, surtout pour une équipe qui pratique un football exigeant sur le plan athlétique sous les ordres de Bielsa.
Le calendrier complet, avec les dates, horaires et stades, sera dévoilé le 6 décembre, lendemain du tirage. Une information capitale pour anticiper les rotations et la préparation.
Entre pression et espérance, l’Uruguay à la croisée des chemins
Dans une semaine, l’Uruguay connaîtra ses premiers adversaires. Un tirage qui pourrait tout changer : tomber sur l’Espagne ou la France compliquerait singulièrement la tâche, tandis qu’affronter le Canada ou les États-Unis offrirait des perspectives plus favorables. Mais au-delà du hasard des boules, c’est bien l’état d’esprit de cette sélection qui inquiète.
Car si le talent est indéniable, la cohésion fait défaut. Les critiques de Suárez, les doutes de la presse, les résultats catastrophiques en amical… tout concourt à fragiliser une équipe qui aurait besoin de sérénité pour aborder ce Mondial dans les meilleures conditions.
Bielsa, lui, reste droit dans ses bottes. Il sait que juillet 2026 arrive à grands pas et que son avenir se joue désormais sur cette seule compétition. Arrivera-t-il à insuffler à cette génération dorée l’intensité et la discipline qui ont fait sa renommée ? Ou assistera-t-on à un nouveau naufrage, synonyme de fin de cycle pour le sélectionneur argentin ?
Une chose est sûre : l’Uruguay n’a pas le droit à l’erreur. Avec quatre étoiles sur le maillot et une histoire qui oblige, la Celeste doit renouer avec son rang. Le 11 juin 2026, lorsque le coup d’envoi du Mondial retentira au stade Azteca de Mexico, les Uruguayens devront être prêts. Mentalement, tactiquement, physiquement. Sinon, le rendez-vous du 5 décembre à Washington n’aura été qu’une formalité de plus sur le chemin d’une désillusion annoncée.
