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Les Grenadiers haïtiens qualifiés mais privés de leurs supporters, Trump maintient le barrage américain

Cinquante-deux ans après leur première participation au Mondial, les Grenadiers d’Haïti s’apprêtent à fouler les pelouses de la Coupe du monde 2026. Mais leur parcours historique se fera sans le soutien vibrant de leurs supporters. L’administration Trump confirme l’interdiction d’entrée sur le territoire américain pour les ressortissants haïtiens, transformant cette aventure footballistique en véritable casse-tête diplomatique et en symbole d’une édition déjà ultra-politisée.

Le retour miraculeux des Grenadiers terni par un décret migratoire implacable

La nouvelle est tombée comme un coup de massue dans un pays qui célébrait encore sa qualification obtenue le 18 novembre dernier face au Nicaragua (2-0). Alors que les rues de Port-au-Prince résonnaient encore des klaxons et des chants de joie, l’administration américaine a douché l’enthousiasme en confirmant au média Politico que les supporters haïtiens ne pourront pas franchir la frontière américaine pour encourager leur équipe nationale.

Cette décision s’appuie sur une proclamation présidentielle signée en juin par Donald Trump, qui interdit l’accès au territoire américain aux ressortissants de 19 pays. Haïti figure sur cette liste aux côtés de l’Iran, autre nation qualifiée pour le tournoi. Seuls les joueurs, leur famille proche et les membres du staff bénéficieront d’une exemption prévue pour les grands événements sportifs internationaux.

Pensez un instant à ce paradoxe : une équipe qui dispute sa deuxième Coupe du monde en un demi-siècle, mais qui devra évoluer dans des stades américains sans le moindre drapeau bleu et rouge dans les tribunes. Pas un seul chant créole pour porter les Grenadiers. Juste le silence pesant d’une politique migratoire inflexible qui s’impose même face au plus grand rendez-vous planétaire du football.

Infantino rassure, Washington confirme : le grand écart de la FIFA

Le 30 août dernier, Gianni Infantino se voulait pourtant rassurant. Le président de la FIFA avait assuré dans un discours officiel qu’« il existe beaucoup d’idées reçues » et que « tout le monde sera le bienvenu au Canada, au Mexique et aux États-Unis ». Ces déclarations optimistes s’avèrent aujourd’hui totalement démenties par la réalité du terrain politique américain.

Gregory Ernes, avocat spécialisé en droit du sport et droit international, analyse cette situation avec lucidité. Pour lui, la partie est jouée d’avance : la FIFA, association de droit suisse, ne peut rien imposer face à une décision gouvernementale d’un État souverain. Ses recommandations et ses belles paroles sur l’universalité du sport tombent dans le vide face à la volonté de Trump.

On peut d’ailleurs s’interroger sur la sincérité de l’instance mondiale. Infantino multiplie les apparitions aux côtés du président américain, célébrant le succès de la Coupe du Monde des Clubs et vantant les retombées économiques estimées à 40 milliards de dollars pour les deux compétitions à venir. Lors d’une récente visite au Bureau Ovale, le patron de la FIFA n’a pas hésité à remercier chaleureusement Trump pour son implication, allant jusqu’à lui présenter le trophée du Mondial. Le président américain, visiblement séduit par l’objet doré, avait même lancé sur un ton enjoué : « Je peux le garder ? »

Deux poids, deux mesures : les raisons cachées du verrouillage

Mais pourquoi précisément Haïti et l’Iran ? Les motivations diffèrent selon les deux dossiers. Jean-Baptiste Guégan, géopolitologue du sport, décrypte ces décisions. Pour Haïti, tout est lié à la politique migratoire stricte de l’administration Trump. L’objectif affiché : empêcher que le Mondial ne serve de prétexte à une arrivée massive de ressortissants haïtiens qui ne repartiraient pas. D’où cette fermeture totale des vannes, même pour les détenteurs de billets munis de garanties financières.

Concernant l’Iran, la logique est différente, plus structurelle. Il s’agit d’une posture géopolitique assumée. Trump a durci les relations avec Téhéran depuis son premier mandat, rompant avec l’approche d’Obama. Autoriser les Iraniens à entrer massivement sur le sol américain serait perçu comme une faiblesse politique par sa base électorale. Cette interdiction sert aussi d’outil de communication pour maintenir la diabolisation de l’Iran sur la scène internationale.

Le département d’État américain a précisé que les supporters peuvent toujours déposer une demande de visa et solliciter un entretien. Mais la réponse est limpide : ils seront jugés inéligibles dans la quasi-totalité des cas, sauf circonstances exceptionnelles relevant de l’intérêt national. En clair, autant dire que la porte reste fermée à double tour.

Un précédent inquiétant dans l’histoire des compétitions mondiales

Cette situation crée un précédent sans équivalent dans l’histoire récente des grandes compétitions sportives. Certes, des restrictions de déplacements ont déjà existé lors de contextes de guerre ou pour des individus identifiés comme menaçants — on pense notamment à certains supporters russes lors de l’Euro 2016. Mais jamais une interdiction de principe aussi massive n’avait été mise en scène de façon aussi spectaculaire.

Gregory Ernes souligne ce caractère inédit : ce qui a toujours existé de manière discrète, notamment les limitations de visas par crainte de non-retours (comme pour Cuba), devient ici une position affichée, revendiquée, et surtout médiatisée. Trump repousse les limites de ce qui est considéré comme acceptable dans l’organisation d’un événement mondial qui se veut universel.

Les conséquences dépassent largement le cadre sportif. Qu’en sera-t-il des arbitres, des journalistes, des analystes vidéo ou des préparateurs physiques issus de ces 19 pays interdits ? Le Venezuela, par exemple, bien que non qualifié, pourrait être indirectement affecté si des officiels vénézuéliens se voient refuser l’accès au territoire. De même pour des arbitres de Somalie, du Togo ou du Laos, qui pourraient se retrouver bloqués malgré leur rôle essentiel dans le bon déroulement de la compétition.

La FIFA coincée dans le piège de Coubertin

Jean-Baptiste Guégan va plus loin dans son analyse. Il évoque ce qu’il nomme le « piège de Coubertin » : dès lors que l’on politise ouvertement le sport tout en prétendant maintenir son apolitisme, chaque décision devient un marqueur politique. La FIFA et le Comité International Olympique ont longtemps vécu dans cette illusion confortable d’une séparation étanche entre sport et politique. Mais avec un acteur comme Trump, qui transforme chaque sujet en outil de polarisation et de communication, l’hypocrisie n’est plus tenable.

L’instance mondiale se retrouve aujourd’hui dans une impasse. Le rapport de force est clairement défavorable. Ce que la FIFA peut imposer à des pays de moindre envergure n’a aucune prise sur les États-Unis. Infantino l’a bien compris : il ne s’agit pas de lutter contre Trump, mais de tenter de gérer ses outrances et imprévisibilités sans trop perdre la face.

Le président de la FIFA n’ira certainement pas « au feu » pour défendre Haïti ou l’Iran. Pourquoi ? Parce que ces nations ne représentent pas un poids diplomatique suffisant pour mobiliser un large soutien international. Infantino privilégie une stratégie d’alignement prudent, quitte à sacrifier les grands principes d’universalité et d’ouverture qu’il brandit dans ses discours officiels.

La situation est d’autant plus délicate que 80 % des matchs de la Coupe du monde 2026 se dérouleront sur le sol américain. Le Canada et le Mexique, qui co-organisent l’événement, ne semblent pas enclins à s’aligner sur la politique trumpienne. Mais cela créera inévitablement des tensions logistiques et diplomatiques, avec des supporters autorisés dans certaines villes hôtes et interdits dans d’autres.

Le Mondial 2026, laboratoire politique avant Los Angeles 2028

Cette édition du Mondial, déjà historique avec ses 48 équipes et ses 104 matchs répartis dans 16 villes, devient aussi un terrain d’expérimentation politique. Trump utilise le football comme vitrine de sa politique migratoire et comme outil de communication vers sa base électorale. Le sport devient un marqueur de sa fermeté, un moyen de démontrer qu’aucun secteur — pas même le plus universel des événements sportifs — n’échappe à sa ligne dure.

Ce Mondial servira également de répétition générale avant les Jeux Olympiques de Los Angeles en 2028. D’ici là, les États-Unis seront en pleine campagne présidentielle. L’usage politique du sport par les Républicains sera encore plus intense, avec un enjeu majeur : utiliser ces compétitions pour renforcer leur emprise sur le pouvoir ou, au contraire, exposer les limites de leur stratégie sur la scène internationale.

Jean-Baptiste Guégan conclut avec une question essentielle : jusqu’à quel point le sport deviendra-t-il un instrument de maintien du camp Trump au pouvoir ? Ou, inversement, ces tensions pourraient-elles révéler un affaiblissement de leur influence mondiale ?

Haïti, un symbole de résilience malgré l’adversité

Au-delà des considérations géopolitiques, il faut rappeler l’exploit que représente cette qualification pour Haïti. Le pays traverse une crise sécuritaire, politique et humanitaire sans précédent. Port-au-Prince est contrôlée à plus de 90 % par des gangs armés. L’équipe nationale n’a pas pu disputer un seul match officiel à domicile, contrainte de jouer toutes ses rencontres à Curaçao, à la Barbade ou ailleurs.

Le sélectionneur français Sébastien Migné, arrivé en 2024, n’a même jamais mis les pieds en Haïti en raison de la situation sécuritaire. Il a dû construire son effectif en convainquant des binationaux de rejoindre l’aventure, en scoutant des talents éparpillés à travers le monde. Des joueurs comme Louicius Don Deedson (Dallas), Johny Placide (Bastia), ou encore Duckens Nazon (Iran) ont porté cette sélection vers le sommet.

La victoire contre le Nicaragua, scellée par les buts de Don Deedson Louicius (9e minute) et Ruben Providence (45+1), coïncidait symboliquement avec la commémoration de la bataille de Vertières, moment historique de la résistance haïtienne contre la colonisation. Un hasard du calendrier qui a renforcé l’émotion collective.

Les scènes de liesse dans les rues de Port-au-Prince, malgré le danger permanent, ont montré à quel point cette qualification représente bien plus qu’un simple événement sportif. C’est une bouffée d’oxygène pour un peuple épuisé, un moment d’unité nationale rare dans un pays fracturé.

Mais aujourd’hui, cette joie est ternie par la réalité politique américaine. Les Grenadiers devront se battre sans leurs supporters dans les stades américains. Une injustice criante qui illustre parfaitement comment le sport, censé rassembler les peuples, peut devenir otage des politiques nationales les plus restrictives.

La balle est désormais dans le camp de la FIFA, du Canada et du Mexique. Parviendront-ils à trouver des solutions pour préserver l’universalité du Mondial ? Ou assisterons-nous à une édition marquée par des tribunes vides de certaines nationalités, transformant ce qui devait être une fête planétaire en un symbole des divisions de notre époque ?

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coupe du monde 2026

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