L’histoire de Luis Monti défie l’imagination. Ce joueur argentin devenu italien reste à ce jour le seul footballeur à avoir participé à deux finales de Coupe du Monde avec deux sélections nationales distinctes. Mais derrière ce record exceptionnel se cache un récit où les menaces de mort, la manipulation politique et la peur ont façonné le destin d’un champion malgré lui. En 1930, il perd volontairement avec l’Argentine sous la menace. Quatre ans plus tard, il triomphe avec l’Italie fasciste dans une ambiance tout aussi terrifiante.
Le colosse argentin devenu l’ennemi public numéro un
Né en 1901 à Belén de Escobar, à une cinquantaine de kilomètres de Buenos Aires, Luis Monti incarne la puissance brute du football sud-américain des années 1920. Son physique imposant lui vaut le surnom de « Doble Ancho » – l’armoire à deux portes. Champion d’athlétisme dans sa jeunesse, il excelle au lancer de poids et en sprint avant de se tourner vers le football.
Son style de jeu ? Brutal, efficace, intimidant. Avec San Lorenzo, il remporte quatre titres de champion d’Argentine entre 1921 et 1927. Sur le terrain, Monti ne fait pas de prisonniers. Les Uruguayens le surnomment « El Terror » après qu’il a mis K.O. Lorenzo Fernández, le dur à cuire de la Celeste, lors de la finale olympique de 1928 à Amsterdam.
La finale du 30 juillet 1930 à Montevideo oppose deux nations convaincues de posséder le meilleur football du monde. L’Uruguay vient de gagner deux fois les Jeux Olympiques. L’Argentine domine la Copa América. Le match s’annonce comme une guerre totale. La FIFA elle-même redoute les débordements : 35 000 Argentins traversent le Rio de la Plata, fouillés à l’arrivée pour vérifier qu’ils ne portent pas d’armes. L’arbitre belge John Langenus exige même une assurance-vie avant d’accepter de diriger la rencontre.
La menace qui a changé le cours de l’histoire
Le matin du match, Monti demande à ne pas jouer. Impensable pour un guerrier de sa trempe. Les dirigeants argentins le supplient, font intervenir le président de San Lorenzo. Finalement, il accepte.
Ce qui se passe ensuite reste gravé dans les mémoires du football argentin comme une trahison. Monti joue correctement en première mi-temps, alors que l’Argentine mène 2-1. Puis tout s’effondre. Le colosse devient un agneau, évite les contacts, aide même les adversaires à se relever. Une attitude qui glace le sang des 35 000 supporters argentins présents. L’Uruguay remporte la finale 4-2. À Buenos Aires, les foules massées devant les sièges des journaux hurlent à la trahison.
L’explication ne viendra que des années plus tard, lors d’une interview accordée au quotidien argentin Clarín. À la mi-temps, deux hommes ont rejoint Monti dans les vestiaires. Leur message est clair : « Si tu gagnes, on tue ta mère. » Ils lui montrent une photo de sa mère avec un pistolet pointé sur elle. Monti joue la deuxième mi-temps terrorisé, sachant qu’il condamne son équipe.
Le projet Mussolini et les oriundi
Quelques semaines après la finale, les deux mêmes hommes se présentent chez Monti. Marco Scaglia et Luciano Benetti lui proposent 150 000 lires, une maison et une voiture pour rejoindre la Juventus. Pour un semi-professionnel qui complète ses revenus par un emploi municipal et qui porte désormais l’étiquette de traître, l’offre tombe à pic.
Derrière ce recrutement se cache une stratégie politique. Mussolini a identifié une mine d’or : les joueurs argentins d’origine italienne, appelés « oriundi ». Le Duce veut constituer une équipe nationale capable de triompher lors du Mondial 1934 organisé en Italie. Monti, dont la famille vient d’Émilie-Romagne, correspond parfaitement au profil recherché.
Mais quand il débarque à Gênes à l’été 1931, les dirigeants de la Juventus restent bouche bée. L’athlète qu’ils attendaient ressemble à un homme obèse avec onze kilos de trop pour son 1,70 mètre. Monti promet de se remettre en forme en trois semaines. Chaque matin à six heures, il court au stade ou sur la Piazza Grande, couvert de vêtements pour transpirer davantage. Trois semaines plus tard, il se présente à l’entraîneur Carlo Carcano : « Je suis prêt. »
La finale de 1934 et le télégramme de Mussolini
Monti devient rapidement titulaire indiscutable à la Juventus, remportant quatre titres consécutifs. En novembre 1932, le sélectionneur Vittorio Pozzo l’intègre à la Squadra Azzurra. On le surnomme désormais « Il Leone Azzurro » – le Lion Bleu. Avec quatre autres oriundi dans l’équipe, l’Italie se prépare pour son Mondial à domicile.
Le parcours italien ressemble à une démonstration de force musclée. Monti blesse le gardien espagnol Zamora lors du huitième de finale. Il malmène le célèbre Matthias Sindelar en demi-finale contre l’Autriche. Puis vient la finale contre la Tchécoslovaquie au Stadio Nazionale PNF de Rome.
Juste avant le match, Mussolini descend dans les vestiaires. Mains sur les hanches, voix cassante, il lâche : « Cari ragazzi, o vincete o sarete messi alle armi » – « Chers garçons, soit vous gagnez, soit vous serez envoyés aux armes. » Monti comprend « passés par les armes ». Quand les 55 000 chemises noires entonnent l’Hymne au Soleil de Puccini, il sent que sa vie est en jeu pour la deuxième fois.
À la mi-temps, un télégramme tombe : « Vittoria o morte » – Victoire ou mort. L’Italie gagne en prolongation. Monti survit. Les joueurs reçoivent argent, femmes, maisons, voitures, bijoux. Tout ce qu’ils veulent.
Le retour du fils prodigue
Monti continue sa carrière en Italie jusqu’en 1939, remportant encore des titres avec la Juventus. Il devient ensuite entraîneur, spécialiste des montées en Serie A. En 1947, il rentre en Argentine pour diriger Huracán. Le pays lui a pardonné. Il se retire dans sa ville natale de Belén de Escobar, dans une petite maison avec un poulailler, entouré de photos et de diplômes.
Aux journalistes qui viennent l’interroger, il répète toujours la même phrase : « J’ai joué deux finales. Dans l’une, ils me tuaient si je gagnais. Dans l’autre, si je perdais. » Il meurt à 82 ans d’une crise cardiaque, ses économies rongées par l’inflation galopante.
La Juventus et le journalisme italien lui rendent hommage. Giglio Panza, directeur de Tuttosport, résume parfaitement : « L’Argentine nous a envoyé de très grands footballeurs, mais Luisito Monti était différent. Plusieurs joueurs en un seul. Plusieurs cœurs dans un même corps. Un grand footballeur et un grand homme d’honneur. »
Un record unique, deux finales mondiales, deux menaces de mort. L’histoire de Luis Monti rappelle que le football n’a jamais été qu’un simple jeu.
