Alors que le coup d’envoi approche, la Coupe du Monde 2026 organisée aux États-Unis, au Canada et au Mexique cristallise des tensions inédites. Entre interdictions de voyage, présence controversée des agents de l’ICE et instrumentalisation politique du tournoi par Donald Trump, d’anciennes figures du football comme Sepp Blatter appellent désormais au boycott. Cette compétition qui devait célébrer l’universalité du football risque-t-elle de sombrer dans la tourmente géopolitique ?
Quand le rêve footballistique rencontre la réalité migratoire
Imaginez la scène : le 13 juin prochain, des milliers de supporters brésiliens et marocains convergeront vers le MetLife Stadium dans le New Jersey. Pour les agents de l’Immigration and Customs Enforcement, cette affluence représente une opportunité en or. Les supporters d’origine haïtienne attendus à Boston le lendemain pour le match Écosse-Haïti savent qu’ils s’exposent à des contrôles musclés, voire à des arrestations.
Cette vision cauchemardesque n’a rien d’une fiction alarmiste. La FIFA elle-même se retrouve confrontée à une réalité qui dépasse largement le cadre sportif. L’annonce par l’administration Trump d’une extension des interdictions de voyage a bouleversé les plans de déplacement des supporters sénégalais et ivoiriens en décembre dernier. Sans visa préalable, impossible d’accompagner leurs équipes nationales sur le sol américain.
Les délégations iraniennes et haïtiennes, déjà incluses dans la première vague de restrictions migratoires, regardent avec anxiété leur déplacement prévu à Los Angeles le 16 juin. Le Danemark, s’il se qualifie via les barrages, devra jouer dans un pays dont le président convoite ouvertement le territoire groenlandais. Quant au premier ministre canadien Mark Carney, comment partagera-t-il les cérémonies protocolaires avec un voisin qui publie des cartes montrant son pays sous les couleurs de la bannière étoilée ?
L’ICE s’invite aux festivités sportives
La présence confirmée de l’ICE aux Jeux olympiques d’hiver de Milan-Cortina en février a provoqué un tollé. Le maire milanais Giuseppe Sala n’a pas mâché ses mots : « Ils ne sont pas les bienvenus. » Des milliers d’Italiens ont signé des pétitions exigeant leur interdiction d’entrée sur le territoire.
Cette offensive sécuritaire transforme les événements sportifs en terrains de chasse pour les services de l’immigration. Les compétitions internationales, censées incarner l’unité et le dépassement des frontières, deviennent des occasions de démonstration de force politique. Le football, sport universel par excellence, se retrouve pris en otage dans cette dérive autoritaire.
Sepp Blatter et les voix du boycott
L’ancien président de la FIFA Sepp Blatter a rejoint lundi le chœur grandissant des personnalités réclamant un boycott des matchs disputés sur le sol américain. Oke Göttlich, membre de la Fédération allemande de football, évoque explicitement le précédent historique du boycott des Jeux olympiques de Moscou en 1980, consécutif à l’invasion soviétique de l’Afghanistan.
Cette comparaison n’est pas anodine. Elle place l’administration Trump au même niveau moral que les régimes autoritaires ayant fait l’objet de sanctions sportives internationales par le passé. Se retirer du tournoi ne relèverait plus simplement du geste symbolique, mais d’une obligation morale face à la dérive d’un pays jadis considéré comme bastion de l’ordre occidental.
Trump, vedette autoproclamée du Mondial
Donald Trump ne cache pas son enthousiasme pour cet événement planétaire. Pas par passion footballistique particulière, mais parce que le tournoi lui offre une scène mondiale inégalée pour monopoliser l’attention médiatique. Il s’est déjà positionné comme l’ambassadeur officieux de la compétition, menaçant de retirer l’organisation aux villes dirigées par des maires démocrates.
Le jour du tirage au sort, la FIFA lui a remis un « Prix de la Paix » spécialement créé pour l’occasion, dans une démonstration de servilité qui a choqué bien au-delà des milieux sportifs. On ne serait pas surpris de voir la couleur dorée du trophée virer subtilement à l’orange trumpien.
Cette instrumentalisation politique rappelle d’autres précédents. Harold Wilson s’attribuait les victoires anglaises sous les gouvernements travaillistes. La junte argentine cherchait une légitimité internationale avec son sacre de 1978. Jacques Chirac se ruait devant les caméras après la qualification française en finale 1998. Trump s’inscrit dans cette tradition d’accaparement du prestige footballistique à des fins politiques personnelles.
Un boycott efficace mais improbable
Priver Trump de sa vitrine mondiale constituerait le camouflet le plus retentissant. Même quelques pays refusant de participer enverraient un signal diplomatique d’une puissance considérable. Pourtant, l’histoire récente du football démontre la difficulté d’une telle action coordonnée.
La Russie a organisé le Mondial 2018 malgré l’annexion de la Crimée, son système de dopage institutionnalisé et l’exportation délibérée de hooligans violents lors de compétitions étrangères. Le Qatar 2022 s’est déroulé normalement malgré l’exécution de personnes homosexuelles et les centaines d’ouvriers migrants morts sur les chantiers des stades. Le geste de contestation le plus audacieux ? Le brassard arc-en-ciel de l’équipe d’Angleterre, rapidement abandonné face à la menace d’un carton jaune.
Le réalisme politique l’emportera
Le gouvernement français a déjà annoncé sa position. Sa ministre des Sports Marina Ferrari privilégie « la séparation entre sport et politique » et considère la Coupe du Monde comme un moment crucial pour les amateurs. La Fédération danoise évoque prudemment « la situation sensible actuelle » sans s’engager davantage.
Pour des dirigeants politiquement fragilisés comme Keir Starmer, Emmanuel Macron ou Friedrich Merz, l’opportunité de s’associer au succès sportif de leur équipe nationale vaut infiniment plus qu’une posture éthique. Une photo aux côtés du trophée peut transformer une cote de popularité. Cette logique électoraliste écrasera toute velléité de boycott.
Le calcul est cynique mais implacable : dans le manuel stratégique trumpien comme dans celui de ses détracteurs européens, l’image politique personnelle prime sur les principes moraux collectifs. La Coupe du Monde 2026 aura lieu avec toutes les nations qualifiées. Les appels au boycott résonneront dans le vide, engloutis par la réalité d’un football international incapable de s’extraire des compromissions qu’il dénonce publiquement.
